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Détournement de fond

Détournements de fond ? (chronique pour la forme)

Mon éditeur (et tentateur car c’est lui qui m’a séduit vers l’écriture, moi qui restais plutôt tranquille jusque là) a lui-même commis un récent forfait sous la forme d’un ouvrage consacré à « La Bande Noire ». C’est l’histoire de ces « jeunes mineurs en rébellion contre la toute-puissance de l’Eglise, alliée au patronat des mines, (qui) font exploser la rosace et l’entrée d’une chapelle dans le bassin houiller de Saône-et-Loire. C’est le début d’une longue série d’actions qui vont secouer pendant trois ans la région de Montceau-les-Mines au rythme des dynamitages d’édifices religieux et de domiciles de petits chefs à la solde du patronat ».

 

La chronique en est prenante et édifiante, mais la suite presque autant, notamment cet article paru dans Libération en juin 2017 où, sous le titre « Mélancolies du Grand Soir », le journaliste évoque, à travers deux ouvrages, dont celui-ci, l’origine de l’expression « Le Grand Soir » comme surgie à cette occasion lors du procès. Il y développe un luxuriant et « savant » argumentaire sur ce thème, qui nourrirait l’imaginaire anarchiste depuis cette époque. Pourtant la vérité des faits, comme dit l’historien, qui n’est pas forcément journaliste ni histrion, oblige à remettre à plat cette belle rhétorique. En effet, ce quasi-scoop de 2017 n’est en fait, comme l’indique l’auteur dans sa réponse non publiée à Libération, que la résurgence d’un autre scoop inventé en 1882 par un autre journaliste, assez réactionnaire lui-même et d’ailleurs déjà du Figaro… L’un comme l’autre prolongent ce mythe selon lequel c’est cette formule qui aurait été émise lors du procès des fameux mineurs. Or, ni le président du tribunal ni « les accusés » ne parlent du « Grand Soir », contrairement à ce que dit à l’époque le « chroniqueur judiciaire du Figaro » et aujourd’hui le chroniqueur « littéraire » de Libération. Pour la plupart des anarcho-syndicalistes de cette époque, le déclenchement de la révolution souhaitée se ferait sous le symbole du Grand Jour. 

Mais quand on sait que la première affaire, citée ci-dessus,  pour laquelle sont jugés les mineurs en question, et surtout leur « leader », a eu lieu le soir ainsi forcément que la plupart de leurs réunions plus ou moins clandestines, et que par ailleurs, le mineur en cause a écrit une lettre à des amis évoquant la perspective du « Grand Jour », il est beaucoup plus vendeur pour le journaliste et surtout beaucoup plus à charge, si ses idées politiques le poussent à enfoncer un peu plus l’accusé, de mettre dans sa bouche, ou sous sa plume, l’idée du « Grand Soir »…

Cette tortueuse et souterraine manœuvre déclenche chez moi un géant rictus.

Car c’est (au fond) un journaliste qui « invente » Le Grand Soir et quelqu’un de la même corporation qui lui fait écho dans la galerie : naissance et entretien d’un mythe ; création d’un supposé imaginaire anarchiste par détournement de fond, pour enfoncer un peu plus le mineur et l’envoyer au trou…

On touche le fond : tant pis pour le Soir, sur la forme, « c’était pourtant bien, hein ! ». La mythologie et l’imaginaire y perdent une idole et les anarchistes qui, comme les mineurs, auraient aimé accéder  au grand jour, n’auront pas droit à la lumière : les renvoyer à la nuit et à la noirceur de leur projet rassurera sûrement les bons citoyens inquiets à la tombée du jour.

 

Benjamin Auguste,

auteur de "Very Short Stories" et "Ergo non Sum" au éditions Editonly

 

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